Actualitéindustrie pharmaceutique

Elle est sur le devant de la scène depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19 et ne laisse désormais personne indifférent : l’industrie pharmaceutique suscite de nombreux débats. Certains critiquent son fonctionnement, lui reprochant de ne s’intéresser à la vie humaine que lorsque celle-ci présente des opportunités de profits, d’autres ne jurent que par elle pour nous sortir de cette pandémie aux conséquences économiques et sociales inédites. De la demande de nationalisation à l’appel à une réglementation plus souple à son égard, tous les avis se confrontent autour d’une seule et même demande : vaincre le virus.

Mais comme souvent, pour trouver, il faut d’abord chercher. Ou plutôt rechercher dans le cas du secteur pharmaceutique. Or, cette industrie connaît depuis de nombreuses années une profonde mutation de ses activités de recherche et développement (R&D), marquée par un désengagement progressif des principaux laboratoires pharmaceutiques dans leurs propres capacités de recherche, au profit de l’émergence d’une filière de jeunes pousses innovantes, communément appelées biotech ou health tech.

Incohérences de façade

En France, fin novembre 2019, Merck Sharp & Dohme (MSD), le 4ème groupe pharmaceutique mondial, annonçait une restructuration de son site de Riom, dans le Puy-de-Dôme : la moitié des emplois étaient concernés, et le centre de recherche a été contraint de fermer définitivement. Or, sur cette même année 2019, le groupe aura pourtant investi plus de 4 milliards de dollars dans l’acquisition de laboratoires innovants, couvrant des aires de recherches diverses et variées.

Plus récemment, même schéma pour Johnson & Johnson, 1er groupe pharmaceutique mondial, qui, après avoir acquis la société franco-suisse Actelion pour 30 milliards de dollars il y a quelques années, a annoncé début 2020 la fermeture de son laboratoire de recherche à Val-de-Reuil. Celui-ci a pourtant produit des innovations médicales mondialement reconnues et primées, notamment sur le traitement des patients atteints du VIH.

Ces exemples illustrent une pratique qui se généralise au sein de l’industrie pharmaceutique. Les principaux laboratoires voient depuis plusieurs années leurs effectifs se réduire continuellement, et enchaînent les plans sociaux. Le Leem (Les Entreprises du médicament), fédération qui représente la filière en France au travers de ses 260 adhérents, recense chaque année en moyenne une quinzaine de Plans de Sauvegarde de l’Emploi, qui concernent bien souvent les plus gros acteurs du secteur. Pour autant, les effectifs globaux du secteur restent stables, et les postes en recherche et développement sont même en légère augmentation.

Evolution des effectifs de l’industrie pharmaceutique en France
2010 2011 2012 2013 2014 2015
129 300 129 600 128 400 128 300 127 860 128 256

Source : Leem, bilan économique 2019

Car nous assistons là à une profonde mutation du secteur : la destruction des emplois chez les principaux acteurs historiques serait plus que compensée par la création de postes chez les nouveaux entrants. Ces « petits » laboratoires travaillent seulement sur un ou deux médicaments à la fois, et leur prolifération s’accélère. Depuis le début des années 2000, le nombre de laboratoires développant de nouvelles molécules a été multiplié par trois à travers le monde, et ils représentent aujourd’hui plus de la moitié des laboratoires pharmaceutiques. Ce phénomène est très visible en France, désormais l’un des pays leaders mondiaux des biotechs, avec plus de 700 start-up totalisant 67 milliards d’euros de chiffre d’affaires1.

Ainsi, alors qu’elle investissait massivement dans sa recherche en interne hier, pour approvisionner ses “pipes”, l’industrie pharmaceutique surveille désormais de près les biotechs d’aujourd’hui afin d’être en première ligne pour acquérir les pépites de demain. Parfois pour des montants astronomiques, certes, mais en ne supportant plus le risque de ne pas trouver.

1 Business France, « Les biotechs en France », 2019

Partenariats, acquisitions et CRO

Le jeu en vaut la chandelle : selon le syndicat professionnel américain Biotechnology Innovation Organization (BIO), 71 % des médicaments en développement clinique étaient issus des biotechs en 2018. En France, les biotechs disposent de 2,4 fois plus de produits en développement que les 4 grands acteurs pharmaceutiques hexagonaux réunis (Sanofi, Pierre Fabre, Servier, Ipsen)2.

Évidemment intéressée, l’industrie pharmaceutique dispose de plusieurs schémas économiques pour bénéficier du fruit de cette recherche déportée :

Les partenariats et accords de licence, qui permettent de garantir les revenus et de minimiser les risques. C’est également une solution qui assure de réduire le potentiel d’alliances sur le marché en bloquant ses principaux concurrents ;

Principales alliances stratégiques impliquant une société de biotechnologie française en 2018

 Les partenariats et accords de licence

* Valeur potentielle totale : le montant comprend le paiement initial (upfront), les paiements d’étapes (milestones) et les redevances (royalties) si applicables
** Licence : licence de développement et de commercialisation
Source : France Biotech, « Panorama France healthtech 2019 », 2019

Les acquisitions, qui permettent d’accroître les capacités de R&D du laboratoire acquéreur en plus de compléter son portefeuille. En augmentation quasi constante depuis les années 80, elles atteignent aujourd’hui des niveaux de prix inégalés. En France, la dernière acquisition majeure a été effectuée par Sanofi, qui a acheté Bioverativ pour 11,6 milliards de dollars début 2018 ;

Evolution du nombre de fusions acquisitions dans le secteur pharmaceutique au niveau mondial

Source : Statista, Number of merger and acquisition deals in biotechnology and pharmaceuticals sector worldwide from 1985 to 2018

Les Sociétés de recherche contractuelle (Contract Research Organisation – CRO), qui agissent en tant que sous-traitants et permettent à l’industrie d’externaliser sa recherche. Le secteur est en pleine croissance, avec aujourd’hui plus de 300 entreprises qui pèsent plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires en France. Représentées par l’Association Française des CRO (AFCROs) et l’Association française des sociétés de services et d’innovation (Afssi), elles estiment que près des deux tiers de la recherche clinique est externalisé en France.

Ces solutions sont aujourd’hui au cœur de la stratégie de R&D de l’industrie pharmaceutique, qui ralentit le rythme des méga-fusions et s’oriente vers des acquisitions ciblées visant à se spécialiser et gagner de nouveaux leaderships sur des domaines thérapeutiques ciblés.

2 France biotech et Boston Consulting Group, « La French Health tech : faire de la France un leader mondial de la santé », 2017

Repenser notre modèle de recherche ?

La crise sanitaire que nous vivons amène chacun à réfléchir à la meilleure façon d’optimiser les politiques de la recherche. Les pouvoirs publics se sont rapidement mobilisés : le Président de la République Emmanuel MACRON a d’ores et déjà annoncé une augmentation du budget pour la recherche publique de 5 milliards d’euros sur 10 ans ; la ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation Frédérique VIDAL la création d’un fonds d’urgence de 50 millions d’euros pour la recherche sur le Covid-19 ou encore les multiples appels à projets à plusieurs millions d’euros du ministère des armées et de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Face à ces nouveaux besoins, le nouveau modèle de R&D de l’industrie pharmaceutique a des avantages évidents : il favorise l’innovation qui était jusqu’alors de moins en moins rentable et efficace au sein des gros laboratoires, et leur permet de s’adapter à une réglementation en constante évolution. Il pose toutefois la question de la capacité réelle de cette industrie à faire face et générer rapidement une réponse à une pandémie comme celle du Covid-19, au-delà de la question du prix et du remboursement du médicament, supporté par la collectivité, qui ne peut plus être directement corrélé au financement de la recherche quand les principaux laboratoires se désengagent de la prise de risque.

Le projet de loi français de programmation pluriannuelle de la recherche, initialement prévu pour cette année et mis en suspens pour le moment, pourra être l’occasion pour les laboratoires d’être force de proposition auprès du Gouvernement. Car seule une coordination de moyens financiers significatifs et de chercheurs qualifiés pourra permettre de répondre rapidement et efficacement à une telle menace.
La séparation de plus en plus grande entre ces deux conditions sine qua non devient préoccupante. À ne vouloir se concentrer que sur l’objectif de trouver, l’industrie pharmaceutique en aurait-elle oublié de chercher ?

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Gaëtan GAUTIER

Gaëtan GAUTIER

Consultant Sénior

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